Le Selkie 

source: chalicenter.net 

traduction: Lunia / lepetitpeuple.fr


Il y a longtemps dans une île au nord du monde, vivait un pêcheur appelé Neil MacCodrum. Il habitait seul dans une petite ferme en pierre où la lande rencontre le rivage, avec les guillemots* pour société et le son du sable sur le bardeau pour chanson.


Mais pendant les longues soirées d'hiver, il se tenait assis devant le feu de tourbe, observait la fumée bleue, se pelotonnant, et ses yeux semblaient lointains comme s'il regardait vers un autre pays. Et parfois, quand le vent faisait frissonner les herbes sur le machair*, il semblait entendre une voix douce soupirer son nom.


Un soir de printemps, les hommes du village ramenaient leurs bateaux pleins de hareng sur le rivage. Ils rentraient vers leur maison, le cœur en fête, et leurs femmes allumaient les chandelles à mèche de jonc, pour que tout ce petit monde ait une pièce calme et chaude.


Neil MacCodrum était le dernier à traîner son bateau en haut du bardeau et à hisser le panier de pêche sur son dos. Il se tint debout quelque temps observant les oiseaux de mer voler bas vers le promontoire, leurs ailes sombres dans le ciel du soir, et marcha ensuite en traînant les pieds en haut du bardeau vers la petite ferme sur le machair.


Il se tourna et vit que quelque chose se déplaçait dans les ombres des rochers, une lueur vacillante blanche et ensuite - il entendit entre les cris des oiseaux - un rire cristallin. Il vida ses paniers de pêche et à pas prudents, il s'approcha des roches, osant à peine respirer et se cacha derrière le plus grand. Il les vit - sept filles avec de longs cheveux gracieux, nues et blanches comme des cygnes sur le lac, dansant dans un cercle, à l'endroit où le littoral rencontre la mer.


Son œil saisit quelque chose d'autre - une pile informe de peaux brunes tachetées entassées comme des algues sur un rocher. Maintenant, Neil savait qu'elles étaient des selkies, des phoques de mer qui viennent poser leurs peaux et apparaître comme des femmes humaines.


En s'accroupissant, Neil MacCodrum rampa vers la pile de peaux et et en fit glisser une en bas. Mais comme il l'enroulait et la glissait sous son manteau, une des selkies poussa un cri aiguë . La danse prit fin, le cercle brillant se dissipa et les filles coururent vers le rocher, se glissèrent dans leurs peaux et rejoignirent la marée naissante sous la forme de phoques bruns et brillants dans la sombre nuit.


Tous sauf un.


Elle se tenait debout face à lui, blanche comme une perle, brillante dans la lumière des étoiles. Elle le regarda fixement avec de grands yeux sombres qui rappelait les profondeurs de la mer, alors lentement elle tendit sa main et a dit d'une voix cristalline :


"Ochone, ochone! Donnez-moi s'il vous plaît ma peau."


Il fit un pas vers elle.


"Venez avec moi," a-t-il dit, "je vous donnerai de nouveaux vêtements."


Le mariage de Neil MacCodrum et de la femme selkie fut célébré en lune montante. Tous les gens du village furent conviés, six moutons entiers furent rôtis et le whisky coulait comme l'eau. Les verres débordaient en l'honneur des jeunes mariés, assis en tête de table : McCodrum, rayonnant et maladroit, mais la femme était assise tranquillement à côté de lui à la place de la jeune mariée et semblait écouter une autre musique qui venait du son de la mer.


Après quelque temps, elle mit au monde deux enfants, un garçon et une fille, qui avait les cheveux sablonneux de leur père, mais les grands yeux sombres de leur mère et ils avaient de petits bouts de peau entre leurs doigts et leurs orteils. Chaque jour, quand Neil était dehors sur son bateau, elle et ses enfants erraient le long du machair pour rassembler des patelles* ou remplissaient leurs paniers de pêche de poissons de roches à marée basse. Elle s'installait dans la petite ferme sur le rivage et en mai, quand l'air était parfumé de thym et de rose, les enfants courraient vers elle, leurs bras pleins d'iris jaune sauvage, elle était presque heureuse.


Mais quand le vent d'ouest apportait la pluie et que les rafales fortes du vent sifflaient par les fentes des murs de petite ferme, elle devenait agitée et se déplaçait dans la maison au rythme des marées invisibles et quand elle était assise au rouet, elle fredonnait une chanson étrange tandis que le fil coulait par ses doigts. MacCodrum la détestait et restait assis dans le coin de tourbe sombre lui lançant des regards noirs au-dessus de sa pipe, mais incapable de dire un mot.


Treize étés avaient passé depuis que la femme selkie était venue pour vivre avec MacCodrum et les enfants étaient presque élevés. Comme elle s'était mise à genoux sur la terre chaude une après-midi, déterrant des racines pour le dîner, la voix de sa fille Morag résonna clairement et bientôt la fille était à côté d'elle, tenant quelque chose dans ses mains.


"O mère! N'est-ce pas la chose la plus étrange que j'ai trouvée dans la vieille orge, plus doux que la brume à mon contact ?"


Sa mère s'est levée lentement et dans le silence dirigea sa main le long de la peau brune tachetée. C'était lisse comme de la soie. Elle la tint contre son sein, la mit autour de sa fille et revint avec elle à la petite ferme dans le silence, ne tenant pas compte que sa fille, perplexe, la regardait fixement. Une fois à l'intérieur, elle appela son fils Donald et parla doucement à ses enfants :


"Je vous quitterai bientôt, Mo chridhe et vous ne me verrez pas de nouveau dans la forme où je suis, maintenant. Je ne vous quitte pas parce que je ne vous aime pas, mais parce que je dois redevenir moi-même."


Cette nuit, comme la lune naviguait comme une perle sur la mer occidentale, la femme selkie se leva, laissant le lit chaud et le mariendormi. Elle marcha seule jusqu'au rivage silencieux et enleva ses vêtements, un à un et les laisser tomber au sable. Alors, elle marcha sur les roches et déroula la peau brune tachetée qu'elle porta avec elle. Pendant un moment peut-être, elle hésita puis s'enveloppa de la peau brillante et entra dans l'eau chantante de la mer.


Pendant quelque temps, on pouvait voir une tête brune lisse immergée jusqu'à ce que des tâches brunes, sautant et plongeant vers elle, laissèrent apparaître six autres phoques. Ils formèrent un cercle autour d'elle puis tous se perdirent dans l'indigo doux de la nuit.


Dans la petite ferme sur le machair, Neil MacCodrum remua et chercha sa femme, mais sa main rencontra un froid et un creux vide. Le seul son était le bruissement de l'herbe sur le machair, mais il n'a pas soupiré son nom. Il savait qu'il ne valait mieux pas la chercher et il savait aussi qu'elle ne lui reviendrait jamais. Mais quand la lune était croissante et la marée montante, ses enfants ne dormaient pas la nuit mais descendaient en courant aux sables sur leurs pieds palmés silencieux. Là, par les roches sur le littoral, ils attendaient jusqu'à ce qu'elle vienne - un phoque brun tacheté avec de grands yeux sombres. En riant et en l'appelant de son nom, ils barbotaient dans l'eau moussante et nageaient avec elle jusqu'au point du jour.


* guillemot = Oiseau palmipède des régions polaires, voisin du pingouin.


* machair = bords de mer fertiles et de faible altitude que l'on trouve en Écosse et en Irlande.


* patelle = gastéropode.